L'Imamat Ismaili

Dernière de la lignée des traditions révélées de la famille d'Abraham, l'Islam émerge durant les premières décennies du XVIIème siècle. Son message, perpétuel, s'adresse aux personnes sages, douées de raison, afin qu'elles recherchent dans leurs vies quotidiennes, dans le rythme de la nature, dans l'ordre de l'univers, en elles-mêmes, dans la très grande diversité de l'humanité, des signes indiquant le Créateur et Soutien de toutes créations, l'Unique à être digne de leur soumission.* Il a été révélé au Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui) en Arabie, pays à partir duquel son influence s'est répandue rapidement et fortement, convertissant en adeptes, un siècle après sa naissance, les habitants des territoires allant des régions centrales d'Asie jusqu'à la péninsule ibérique en Europe. Grande religion dans le monde, l'Islam couvre aujourd'hui un quart de la population du globe parmi ses adeptes, convaincus de leur foi par l'affirmation de l'attestation selon laquelle il n'y a pas de divinité en dehors de Dieu, et Muhammad est Son messager.**

Les musulmans sont des ceux qui se soumettent à Dieu. Ils sont une communauté de la voie centrale, de l'équilibre, préconisant d'échapper aux extrêmes, d'exhorter au bien et d'interdire le mal, en utilisant les meilleurs arguments. Une telle communauté évite la contrainte, laisse chacun à sa propre foi et encourage tout le monde à lutter pour la perfection: c'est la noblesse de la conduite qui fait aimer l'être selon Dieu. Dans son sens premier, l'Islam fait référence à la lutte intime de l'individu, s'agitant séparément et en accord avec ses coreligionnaires, à respecter son engagement dans la vie matérielle, et même, à s'élever au-dessus de ses pièges dans la recherche du Divin. Mais cette quête n'est significative qu'avec l'effort de rechercher le bien pour ses proches, les orphelins, les nécessiteux, les êtres vulnérables; d'être juste, honnête, humble, tolérant et de savoir pardonner. (2)

La dimension spirituelle de l'Islam varie d'une personne à une autre suivant sa propre capacité telle que l'environnement externe a conditionnée. Aussi, dans le domaine collectif, une divergence d'opinion a persisté, depuis la disparition du Prophète, parmi les pieux et les savants, sur le sujet de savoir ce qui constitue la meilleure communauté. La vision de l'Islam dans sa globalité, telle qu'elle a été dévoilée à travers le temps et dans la multiplicité des cultures, a rendu difficile une conception monolithique de la société idéale. Cependant, quel que soit l'environnement culturel dans lequel l'Islam prend racine, son besoin central de soumission au Divin se traduit en exemples de manière de vivre et en actes de dévotion, ce qui donne une impression tangible d'une piété islamique qui habitent les musulmans à différents niveaux.

Shiainfo-icon Islam: Origines historiques

A l'intérieur d'une unité fondamentale, l'Islam a obtenu, à travers les âges, des réponses variées à son premier message appelant l'Homme à s'abandonner à Dieu. Historiquement, ces réponses ont été exprimées selon deux perspectives principales dans l'Islam: le Shia et le Sunni. Chacun regroupe une riche diversité de tempéraments spirituels, de préférences juridiques, de dispositions psychologiques et sociales, d'entités politiques et de cultures. L'Ismailisme est une telle réponse qui intègre la perspective globale Shia, cherchant à comprendre la véritable signification du message islamique, et suit le chemin de son accomplissement.

Tous les musulmans affirment l'unité de Dieu (tawhidinfo-icon) comme étant l'objet premier et le plus important de la foi, suivi de conseils divins transmis par les messagers désignés par Dieu, parmi lesquels le Prophète Muhammad est le dernier. L'attestation orale de l'unité absolue et de la transcendance de Dieu et de Son choix porté sur Muhammad comme Son Messager constitue la Shahada, la profession de foi: c'est la croyance de base de tous les musulmans.

Durant toute sa vie, le Prophète Muhammad était à la fois le destinataire de la révélation Divine et avait la charge de la diffuser. Son décès a marqué la fin de la lignée des prophètes, et le début d'un débat critique sur la question du dirigeant légitime pour poursuivre sa mission destinée aux générations futures. De ce débat, à découlée une absence de consensus, au sein d'une communauté musulmane naissante, au sujet de la succession du Prophète.

Une variété d'opinion sur la nature de la succession a vu le jour avant une consolidation vers une doctrine systématique, mise en avant par des étudiants en droit et des théologiens vers la fin du XIXème siècle. Cependant, depuis le début, une distinction des points de vue à ce sujet était nette, d'une part entre ceux connus sous le nom de shi'at Ali ou les "partisans" d'Ali, croyant que le Prophète avait désigné Ali, son cousin, comme son successeur et, d'autre part, le groupe de ceux qui ont suivi la direction politique des califes. Ces derniers se sont finalement coalisés dans une majorité, la branche sunnie, constituée de différentes écoles de pensée juridiques.

Par essence, la position Sunni estime que le Prophète n'a pas nommé de successeur, puisque la révélation, le Coran, constitue un guide suffisant pour la communauté. Néanmoins, une tacite reconnaissance s'est développée selon laquelle l'autorité morale et spirituelle devait être exercée par les ulamas, un groupe de spécialistes en loi religieuse, la shariah. Le rôle des ulamas était compris comme celui simplement de déduire les règles de conduite appropriées, sur la base du Coran, des Hadiths ou tradition prophétique et de quelques autres critères relatifs. Le rôle du calife, théoriquement élu par la communauté, était de maintenir une autorité dans laquelle les principes et pratiques de l'Islam étaient sauvegardées et propagées.

Le Shia ou "parti" d'Ali, qui existait déjà durant la vie du Prophète, affirmait que pendant que la révélation cessait à la mort du Prophète, le besoin en conseils spirituels et moraux de la part de la communauté, à travers une interprétation continue du message islamique, se poursuivait. Les Shia croyaient fermement que l'héritage du Prophète ne pouvait être confié qu'à un membre de sa propre famille, au sein de laquelle le Prophète avait investi son autorité par désignation. Cette personne fut Ali, le cousin du Prophète Muhammad et époux de sa fille Fatima, son unique enfant survivant, et son premier partisan qui s'est faite avec dévouement le champion de la cause de l'Islam en forçant l'admiration et méritant la confiance du Prophète. Leur adhésion au droit d'Ali et de sa descendance, à travers Fatimainfo-icon, à la direction de la communauté a pris racine, par-dessus tout, dans leur compréhension du Coran et de son concept de dirigeant qualifié et inspiré avec droiture, tel que renforcé par les traditions prophétiques. La plus remarquable de ces traditions faisait partie du sermon du Prophète à un endroit appelé Ghadir Khumminfo-icon. Lors d'un pèlerinage d'adieu, il a désigné Ali comme son successeur et il a déclaré en guise de testament qu'il laissait après lui "les deux éléments de poids", à savoir le Coran et sa descendance, pour la direction future de sa communauté.

Parmi les premiers Shia, figuraient les lecteurs pieux du Coran, quelques proches compagnons du Prophète, des chefs de tribus distingués et autres musulmans fervents qui avaient rendu de grands services à l'Islam. Leur principal enseignant et guide était Ali lui-même qui dans ses sermons et lettres ainsi que dans ses remontrances aux dirigeants de la tribu de Quraysh, rappelait aux musulmans les droits de sa famille, issus de l'héritage, à diriger par tous les temps "aussi longtemps qu'il y aura parmi nous quelqu'un qui adhérera à la religion de la vérité".

Les Shia attestent donc, qu'après le Prophète, l'autorité du guide de la communauté, est revenue à Ali. Les Sunni, quant à eux, honorent Ali comme étant le dernier des quatre califes dirigeants, les trois premiers étant Abu Bakr, Umar et Uthmann. Tout comme la prérogative de désigner son successeur revenait au Prophète, il revient à chaque Imamdu temps de désigner son successeur parmi sa descendance mâle. Selon la doctrine Shia, l'Imamatinfo-icon continue donc par l'hérédité issue de la descendance du Prophète à travers Ali et Fatima.

Evolution des communautés d'interprétation

Avec le temps, les Shia se sont subdivisés. Les Ismaïlis représentent la deuxième plus grande communauté musulmane Shia. Les Ismaïlis et ceux finalement connus sous le nom de Ithna ashari ou duodécimains se sont séparés à la succession de l'arrièrepetit fils de Ali et de Fatima, l'Imaminfo-icon Jafar as-Sadiq, décédé en 765. Les Ithna asharis ont fait allégeance à Musa al-Kazim, fils cadet de as-Sadiq, et après lui à son descendant direct, Muhammad al-Mahdiinfo-icon, leur douzième Imam qui, pensent-ils, est entré en occultation et réapparaîtra afin de faire régner l'ordre parfait et la justice. Dirigés par des mujtahids, les Ithna asharis représentent la plus grande communauté musulmane Shia et la majorité de la population en Iran.

Les Ismailis ont fait allégeance au fils aîné de l'Imam Jafar as-Sadiq, Ismail, d'où leur nom. Dans toute leur histoire, les Ismailis ont été dirigés par un Imam vivant et héréditaire. Ils poursuivent une lignée d'Imamat à succession héréditaire depuis Ismail jusqu'à son Altesse le Prince Karim Aga Khaninfo-icon, qui est leur actuel 49ème Imam, descendant direct du Prophète Muhammad à travers Ali et Fatima.

Il y avait également une divergence croissante parmi les Sunnisinfo-icon. Depuis les premières décennies, de nombreux systèmes de loi, à l'état embryonnaire, avaient commencé à apparaître en réponse aux situations concrètes de la vie, traduisant initialement l'influence des coutumes régionales dans la manière d'interpréter le Coran. Finalement, ces interprétations furent consolidées dans quatre principales écoles, lesquelles sont arrivées à fédérer la majorité des adhérents Sunnis.

L'histoire et l'évolution de l'Islam, par conséquent, témoignent de la croissance de différentes communautés d'interprétation avec leurs écoles respectives de jurisprudence. Cependant, quelques soient les divergences entre les Shias et les Sunnis ou parmi leurs subdivisions, ils n'ont jamais constitué, fondamentalement, une divergence sur la théologie ou sur le dogme jusqu'à se considérer comme des religions différentes. D'un autre côté, en l'absence d'un clergé dans l'Islam, et d'une méthode institutionnalisée sur le dogme, une lecture correcte de l'histoire révèle le caractère inconvenant des références de la division Shia-Sunni, de celles des différences d'interprétation au sein de chaque branche dans le cadre d'une dichotomie orthodoxie/hétérodoxie, ou de l'application du terme "secte" à n'importe quelle communauté Shia ou Sunni.

Principes du Shiisme

L'essence du Shiisme repose sur le désir de rechercher la véritable signification de la révélation afin de comprendre le sens de l'existence humaine et sa destinée. Cette vérité spirituelle ne peut jamais être bridée par les limites du temps, de l'espace ou la lettre de sa forme. On la comprend par les directives de l'Imam du temps, qui est l'héritier de l'autorité du Prophète et l'administrateur de son legs. Une fonction principale de l'Imam est de permettre aux croyants d'aller au delà de l'apparent ou des formes de la révélation lors de la recherche de sa spiritualité et de son intellect. Un croyant qui se soumet sincèrement aux indications de l'Imam peut potentiellement atteindre la connaissance de soi. La tradition attribuée à la fois au Prophète et à l'Imam Ali: "Celui qui se connaît, connaît son Seigneur", transmet l'essence de cette relation entre l'Imam et son fidèle. Ainsi le Shia obéit aux Imams, après Dieu et le Prophète, en vertu de la recommandation du Coran faite pour tout musulman d'obéir à ceux qui revêtent l'autorité.

La succession de la lignée de prophétie par celle de l'Imamat assure l'équilibre entre la shariainfo-icon (l'aspect exotérique de la foi) et de son essence spirituelle, ésotérique. Aucun des deux aspects ne doit dominer l'autre. Tout en étant le chemin vers l'intérieur, l'élévation spirituelle, l'Imam est aussi l'autorité qui donne sa pertinence à la Sharia devant les besoins du temps et de l'univers. La vie spirituelle, intime, en harmonie avec l'exotérique, est une dimension de la foi qui trouve son acceptation parmi plusieurs communautés des deux branches de l'Islam.

Intellect et foi

L'intellect joue un rôle central dans la tradition Shia. En effet, le principe de soumission aux directives de l'Imam, dérivé explicite de la révélation, est considéré comme étant essentiel pour l'élévation et le développement de ce don qu'est l'intellect et dont le rôle dans le Shiisme est élevé au rang d'importante facette de la foi. Le rôle de l'intellect est en accord avec la responsabilité de la conscience individuelle. Tous deux constituant la tradition ismailie sur la tolérance, gravée par l'injonction du Coran: "Il n'y a pas de contrainte en religion".

Dans l'Islam Shia, le rôle de l'intellect n'a jamais été perçu dans un mode de confrontation entre la révélation et la raison, le contexte animant le débat, durant la période classique de l'Islam, entre les rationalistes qui accordent la primauté à la raison et les traditionalistes s'opposant à une telle prééminence sans toutefois dénier le rôle subordonné de la raison en matière de foi.

La tradition Shia, enracinée dans les enseignements des Imams Ali et Jafar as-Sadiq, insistent sur la complémentarité entre révélation et réflexion intellectuelle, chacun justifiant l'autre. Voici le message transmis par le Prophète dans une tradition rapportée: "Nous (les Prophètes) nous adressons aux peuples en nous adaptant à leurs intelligences". Les Imams Ali et Jafar as-Sadiq ont exposé la doctrine selon laquelle le Coran adresse différents niveaux de compréhension: celui qui est littéral, la signification ésotérique allusive, la limite de ce qui est permis et de l'interdit, et la vision éthique que Dieu entend réaliser grâce à l'homme, avec l'aide divine, pour une société morale totale. Le Coran offre ainsi aux croyants la possibilité, en accord avec leurs capacités propres, de répondre aux besoins du temps par déclinaison de nouvelles visions.

Une croyance ferme en Dieu, associée à une confiance en la liberté de l'être humain, trouvera un écho récurrent dans les sermons et les paroles des Imams. Ils demandent aux croyants de mesurer leurs actions avec leurs propres consciences. Personne ne peut diriger un individu qui ne parvient pas à être son propre guide et conseil, alors que le Divin aide ceux qui se donnent la peine de rester sur le droit chemin. Dans l'ère moderne, cette opinion Alid de l'Islam en tant que foi spirituelle et intellectuelle, continue à trouver une résonance dans les conseils de l'Imam actuel et de son prédécesseur immédiat. L'aga Khan III décrit l'Islam comme une religion naturelle, qui met en valeur l'intellect, la logique et l'expérience empirique. La religion et la science constituent, chacune à sa manière, des efforts pour comprendre le mystère de la création de Dieu. Un homme de foi qui lutte pour la vérité, sans abandonner ses obligations matérielles, est potentiellement capable de s'élever au rang de la compagnie de la famille du Prophète.

L'Imam actuel a souvent évoqué le rôle de l'intellect dans le domaine de la foi.A proprement parler, il en a fait un thème central dans ses deux discours d'inauguration à l'Université Aga Khan: "Dans la croyance islamique, la connaissance a un objectif double. Il y a ce qui a été révélé au Saint Prophète et ce que l'homme découvre par le don de son intellect. Ni l'un ni l'autre n'implique de contradiction, pourvu que l'homme se souvienne que son esprit a été créé par Dieu. Sans cette humilité, l'équilibre n'est pas possible. Cette qualité ne présente aucune barrière. En effet, une des forces de l'Islam a toujours reposé sur sa certitude que la Création n'est pas statique mais continue, qu'à travers les scientifiques et d'autres efforts, Dieu a ouvert et continue d'ouvrir de nouvelles portes pour que nous puissions admirer les merveilles de Sa création".

Les musulmans ne doivent pas se soucier, disait-il, de ces voyages de l'esprit à tenter de comprendre l'univers de la création de Dieu, y compris le nôtre. La tendance à restreindre la demande théorique à l'étude des accomplissements du passé divergeait de la croyance en la pertinence intemporelle du message Islamique. "Notre foi n'a jamais été limitée à un espace ou à un temps donné. Depuis sa révélation, le concept fondamental de l'Islam a été son universalité et le fait que ce soit la dernière révélation, sans cesse valable, et non pétrifié dans une période de l'histoire de l'homme ou limité dans une région du monde".

Croiser les frontières de la connaissance à travers les efforts des scientifiques et d'autres encore, et affronter les défis de l'éthique posés par un monde en évolution, est par conséquent considéré comme une exigence de la foi. Les directives de l'Imam en tant qu'autorité offrent un cadre libérateur et potentiel pour la quête individuelle de la signification et pour les solutions des problèmes de la vie. Un fidèle honnête accepte les règles et éthiques de la foi qui le guident dans sa quête. Il reconnaît ses propres capacités internes et sait qu'en cas de doute, il devrait rechercher les conseils de celui qui détient l'autorité, celui qui dans la tradition Shia est l'Imam Alid du temps, descendant du Prophète.