Speech

Délivré par Son Altesse l’Aga Khan à la Cérémonie d’Investiture de l’Université Américaine du Caire

Son Altesse l’Aga Khaninfo-icon

Caire, Egypte

15 juin 2006

 

 




 

Président Arnold,

Membres du Conseil d’Administration,

Membres de la Faculté et de l’Administration

Chers Parents et Familles,

Honorables Invités,

Et, plus encore, à la promotion fraîchement diplômée

Permettez-moi de vous présenter mes félicitations

J'apprécie pleinement votre chaleureux accueil, et je vous suis reconnaissant pour l'honneur merveilleux que vous me conférez à travers ce diplôme honorifique. J'ai longtemps été un grand admirateur de l'Université Américaine du Caire — et je suis fier de pouvoir maintenant me compter parmi vos anciens.

Cette université est particulière. Pendant 87 ans, elle a été le lieu d’interactions créatives et constructives entre l’Orient et l’Occident. Son succès a inspiré ceux qui voient dans l’avenir une coopération ainsi qu’une collaboration interculturelle plutôt que d’y voir un affrontement interculturel.


Le nouveau campus que vous êtes en train d’ériger sera une magnifique manifestation physique de cette vision. Mais il est d’autant plus important que cette vision se manifeste dans les années à venir dans vos propres vies individuelles.


La plupart d’entre vous partagez un bagage culturel commun avec moi. Je suis né au sein d’une famille Musulmane, j’ai été éduqué en tant que Musulman et j’ai passé plusieurs années à étudier l’histoire de l’Islam. Puis, près de cinquante ans auparavant, je suis devenu l’Imaminfo-icon des Musulmans Shi’a Imami Ismaili, responsable d’une part d’interpréter la foi afin de la transmettre intelligemment à la communauté, et d’autre part d’aider à améliorer la qualité et la sécurité de la vie quotidienne de la communauté. Depuis ce jour-là, ma préoccupation prédominante a été d’aider les pays en voie de développement et particulièrement les pays de l’Asie du Sud ,de l’Asie Centrale, de l’Afrique et du Moyen-Orient, où sont concentrés les Ismailis parmi d’autres communautés Musulmanes.


Au cours de ces cinq décennies, j’ai vu le monde osciller constamment entre l’espoir et la déception. Trop souvent, la déception a été le fil dominant. Et trop souvent la réponse principale à cette déception a été d’embrasser de faux espoirs- du socialisme dogmatique au nationalisme romantique, du tribalisme irrationnel à l’individualisme galopant.


Une autre réponse proposée a été de revisiter les gloires du passé- celles-ci contrastant des revers contemporains. De nombreux musulmans se rappellent en particulier d’une époque où les civilisations islamiques étaient à la fine pointe du progrès mondial. Ils rêvent de renouveler ce patrimoine, mais ne savent pas comment faire.


Pour certains, le renouvellement consiste à réintégrer d’anciennes formes de pratiques de la foi, quand pour d’autres cela signifie rejeter la foi elle-même. Pour certains, la restauration du prestige passé doit se faire en opposition à l’Occident, à ses cultures et ses systèmes économiques- tandis que pour d'autres le renouvellement consiste en un partenariat avec les sociétés non islamiques.


En tant qu’universitaires diplômés, vous allez vous forger vos propres visions de l’avenir ainsi que votre propre manière de les mettre en pratique. Mais lors de cette mise en pratique, j'espère que vous allez honorer les valeurs inculquées par cette Université. Car l’ingrédient principal qui détient la promesse particulière d’évolution dans la recherche de l'accomplissement, est la recherche de la Connaissance.


Dès les débuts de l’Islam, la recherche de la Connaissance a été primordiale dans nos cultures. Je pense aux mots prononcés par Hazrat Ali ibn Abi Talib, le premier Imam issu de la succession héréditaire des Musulmans Shi’a, et le dernier des quatre Califes justement-guidés après le décès du Prophète (que la paix soit sur lui). Dans ses enseignements, Hazrat Ali a souligné «qu’aucun honneur n’équivaut à la Connaissance.» Il a ensuite ajouté «qu’aucune croyance n’égale la modestie et la patiente, aucune réalisation ne peut être comparée à l’humilité, aucun pouvoir n’équivaut à une abstention et aucun soutient n’est plus fiable que la consultation.»


Notez que les vertus énumérées par Hazrat Ali sont des qualités qui subordonnent le soi, et mettent l'accent sur les autres---modestie, patience, humilité, abstention et consultation. Ce qu'il a voulu nous faire comprendre, c’est que nous trouvons les connaissances plus aisément lorsque nous admettons en premier lieu ce que nous ne savons pas, puis par l'ouverture de nos esprits à ce que d'autres peuvent nous apprendre.


À différentes époques dans l'histoire du monde, le locus des connaissances est passé d'un centre d'apprentissage à l'autre. L’Europe est venue vers le monde islamique pour son enrichissement intellectuel — et elle a même redécouvert ses propres racines classiques en effectuant des recherches dans les textes arabes


L’Astronomie, surnommée la « science de l'univers » a été un domaine particulièrement marquant dans la civilisation islamique-- ce qui forme un contraste flagrant avec la faiblesse des pays islamiques, dans le domaine de la recherche spatiale aujourd’hui. Dans ce domaine, comme dans d'autres, la guidance des élites intellectuelles n'est jamais une condition statique, mais quelque chose en constante évolution et mutation.


En effet, la culture islamique au cours des siècles passés a été nettement dynamique –toujours à se surpasser—à la fois en Inde et dans l'Est, en Europe et dans l'Ouest, en quête d'enrichissement. Tout au long de l'histoire, des cultures confiantes issues de toutes les régions du monde ont été désireuses de chercher de nouveaux apprentissages, non pas pour diluer les traditions héritées mais pour les amplifier et les étendre. Les grandes civilisations de l'Islam en ont été de parfaits exemples.


Il y a plus d'un millénaire, dès le VIIIème siècle, les Abbassides originels, régnant en tant que Califes à Bagdad, ont créés des académies et des bibliothèques où les nouvelles connaissances ont été mises à l’honneur--indépendamment de leurs sources. Les Fatimides ont perpétué cette tradition —recherchant également hors de leur base située au Caire et établie au Xe siècle —en accueillant des figures éminente venant de terres lointaines. Un peu plus tard, Ghazni, en Afghanistan, est devenu un autre centre d'apprentissage — encore une fois en s’ouvrant à l’exterieur.


Durant l'époque Safavide —au milieu du deuxième millénaire--les autorités culturelles de tous types-- mathématiciens, scientifiques, peintres, musiciens et écrivains—ont constamment voyagé d'un pays à l'autre et de Cour en Cour--des centres Safavides situés en Iran aux Cours Mongoles en Inde, et à la Cour Ouzbek située à Boukhara dans ce qui est maintenant connu comme l’actuel Ouzbékistan.


Les Califes Ottomansinfo-icon régnant en Turquie ont continué à perpétuer cette tradition proactive durant le XIXe siècle, mais en empruntant principalement des modèles occidentaux. Les Ottomans ont ouvert la voie aux immenses modernisations associées à Mustafa Kemal Atatürk, au XXe siècle. Les réformes d’Ataturk ont générés l’opposition des ulamas et des autres. Néanmoins, les spécialistes ont conclu qu’ « une grande partie de la population n’a pas perçue Ataturk et ses réformes comme hostile à l'Islam. » Beaucoup les ont vus comme un complément à un schéma bien établi.


Je crois que ce même schéma doit être notre modèle aujourd'hui. Conformément à nos traditions passées et en réponse à nos besoins présents, nous devons sortir et trouver le meilleur de la connaissance mondiale — partout où elle existe


Mais l'accès à des connaissances, n'est que la première étape. La seconde étape--l'application des connaissances, est aussi exigeante que la première. Les connaissances, après tout, peuvent être utilisées bien ou mal — à des fins bénéfiques ou maléfiques.


Une fois que nous avons acquis ces connaissances, il est important que les directives éthiques de la foi soient appliquées, nous aidant ainsi à les mettre en pratique en les poussant à leur paroxysme. Et il est également important que ces fins soient liées aux besoins pratiques de nos peuples.


Tout au long de l'histoire, l'application de la connaissance a souvent été déterminée par quelques dirigeants puissants — ou par des gouvernements prédominants. Mais je crois que l'heure est passée pour l’utilisation de ces moyens démodés, décidant de manière hiérarchique comment les connaissances devraient être utilisées.


Le rôle du gouvernement ne disparaîtra pas, bien entendu. Mais une variété de nouveaux facteurs sont en jeu--la grande complexité de la vie économique, le pluralisme croissant de la société, l'éclatement et la décentralisation des medias dans leur rôle d’information et la fragmentation de l'identité culturelle. Et tous ces facteurs militent en faveur d'une approche plus diversifiée.


L'effort considérable de l'humanité à s'organiser pour le bien commun de la société doit évoluer avec les environnements changeants. Durant des milliers d'années, notre environnement a été principalement agricole, et la valeur attachée principalement à la terre. Trois siècles auparavant, l'agriculture a commencé à céder sa place à l'industrie, lorsque des machines ont pris le devant de la scène, avec des processus standardisés et des économies d'échelle.


Mais au cours des dernières décennies, la société agricole et la société industrielle ont progressivement été surpassées par ce que l’on a nommé la société de la connaissance, propulsée par les nouvelles technologies numériques et l'expansion du cyberespace.


En conséquence, une énorme influence sociale s’est transférée des propriétaires et des travailleurs de fermes et d'usines, vers ceux que nous appelons maintenant les « Travailleurs du Savoir », des personnes qui créent et qui échangent de l'information. Pour eux, le pouvoir s'attache davantage aux idées et aux valeurs qu'à l’argent ou à la force physique. Parmi eux, le pouvoir est largement dispersé.


Dans ces circonstances, nous devons moins dépendre du gouvernement et plus sur ce que j'appelle les institutions de la société civile. Ces institutions civiles sont normalement privées et bénévoles — mais elles se sont engagées à œuvrer pour le bien public. Elles comprennent des entités dédiées à l'éducation, à la recherche, au travail, au commerce, à la santé, à l’environnement, à la culture et à la religion.


Les institutions civiles peuvent prospérer, et ce même lorsque les gouvernements faiblissent. Mais elles ne peuvent prospérer que si les gouvernements tout comme les citoyens, accordent une grande importance à la diversité et créent un environnement favorable aux initiatives non gouvernementales. Les diplômés de l'Université américaine du Caire peuvent jouer un rôle crucial dans ce processus.


Toutefois pour ce faire, il faudra passer par un affrontement contre le « déficit de la Connaissance » empoisonnant actuellement la vie de trop nombreuses sociétés islamiques. Heureusement, la technologie nous a donné de merveilleux moyens nouveaux permettant de partager la Connaissance. Plutôt que d'envoyer des érudits voyager sur des milliers de kilomètres et durant des dizaines d'années, de bibliothèques en bibliothèques et d'académie en académie, nous pouvons aujourd’hui cliquer tout simplement et ainsi ,en quelques secondes, accéder à une grande variété de sites Web appropriés. Mais, tout d'abord, nous devons connaître l’étendue de nos connaissances actuelles— puis nous engager à apprendre continuellement et à accepter le fait que les connaissances utiles sont souvent acquises par la recherche au-delà des barrières traditionnelles de la culture et de la géographie.


La partie la plus précieuse de votre formation universitaire ne réside pas seulement dans le contenu de ce que vous avez appris ici, mais également dans votre capacité améliorée à continuer de vous éduquer durant le reste de votre vie.


Un certain facteur contribuant au déficit des connaissances dans une grande partie du monde islamique a été l’absence de connexion entre des universités faibles et les exigences d'une économie moderne. Nous devons comprendre le lien étroit qui existe entre l'économie d'un pays et le programme de recherche de ses universités – le fait que la recherche exige la participation intime des institutions économiques, et que le développement économique exige le soutien et la stimulation de la recherche de pointe.


Tout cela contribuera à expliquer pourquoi notre Réseau de Développement Aga Khan a placé prioritairement le développement des Universités et des Académies supportées par le Réseau Aga Khan dans diverses parties du monde en voie de développement. Et cela expliquera également mon admiration pour le travail accompli par cette Université. En parallèle avec des institutions similaires et sœurs, l’UAC a efficacement combiné les valeurs et les exigences du monde islamique avec les ressources pédagogiques du monde occidental. Ce faisant, elle met en place une voie prometteuse pour l'avenir.


En tant que diplômés de cette Université, vous avez déjà commencé votre voyage le long de cette voie — et vous êtes idéalement placés pour guider d'autres personnes tout au long de celle-ci. Cette guidance vous incombe personnellement. Mais vous pouvez exécuter cette obligation en sachant que vous êtes bien équipés pour le chemin que vous avez à parcourir.


Tout au long de l'histoire humaine, l'Égypte a figuré parmi les premiers et les plus distingués des centres d'apprentissage du monde. S'appuyant sur ces traditions, ce pays et cette région peuvent encore jouer un rôle central dans la société de la Connaissance de l'avenir — et chacun d'entre vous peut être un élément essentiel de ce processus passionnant.


Qu’Allah soit toujours avec vous.


Merci.